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Préface de François Millepierres pour "Les Poèmes de Sabine Sicaud"
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Préface de François Millepierres pour "Les Poèmes de Sabine Sicaud"
Dernière édition par Marcek le Dim 7 Sep - 21:47, édité 1 fois
Re: Préface de François Millepierres pour "Les Poèmes de Sabine Sicaud"
Les amis et admirateurs de Sabine Sicaud, l’enfant-poète, morte en 1928 à l’âge de quinze ans, se font de plus en plus nombreux et leur cercle s’étend au-delà de nos frontières. On réclame ses poèmes, on les recherche, heureux quand on en découvre dans une anthologie, ou quand on entend l’un d’eux à la radio. Le petit volume des Poèmes d’Enfant publié aux Cahiers de France en 1926 à Poitiers avec préface de la Comtesse Anna de Noailles est introuvable. D’ailleurs il ne saurait donner qu’une idée incomplète du génie poétique de Sabine.
La publication du présent recueil, au trentième anniversaire de sa mort, s’imposait donc à la fois pour donner satisfaction au public et pour apporter à l’enfant-poète une première consécration de la postérité. On trouvera dans ce recueil, avec un choix de poèmes déjà parus, un grand nombre d’inédits – entre autres ceux qui appartiennent à la période particulièrement émouvante de la maladie – et aussi quelques « feuilles de carnet » rapides notations de sa pensée poétique.
Sabine Sicaud est née le 23 février 1913 à la Solitude, propriété de ses parents aux portes de Villeneuve-sur-Lot. Cette Solitude doit son nom à ce qu’elle était anciennement le domaine d’un prieuré. On y pénètre par une avenue de vénérables platanes qui croisent très haut leurs branches en une « longue cathédrale verte », comme l’écrivait elle-même Sabine. On aboutit à une petite gentilhommière, composée d’un corps central flanqué de deux ailes avec tours carrés à toitures pyramidales couvertes de tuiles plates. La lierre et la vigne vierge en tapissent les murs. À l’intérieur, tout ce qu’il faut, du moins tout ce qui suffisait autrefois, pour vivre heureux et commodément, y compris une de ces bibliothèques grâce auxquelles il est permis de défier les pluies et les ennuis.
Quand on a traversé la maison de part en part à travers un vestibule orné de vieilles gravures et d’armes exotiques, de papillons et de coquillages, on se trouve de plain-pied dans le parc; petit parc, mais profond et mystérieux, tant il est bien composé et planté d’essences diverses et curieuses, des arbres de tous continents : cèdres, séquoias, magnolias, arbres de Judée, bambous et palmiers. Mais il y a aussi l’allée des doux tilleuls propice au rythme de la balançoire et le petit ruisseau chantonnant qui tombe en cascade dans un lac en réduction; une grotte également pour les méditations, sans oublier un vrai menhir transplanté là par un aïeul qui avait la passion des pierres.
Dès l’éveil de sa conscience Sabine comprit ce que la Solitude était pour elle : un microcosme auquel elle était organiquement liée. La Solitude allait lui fournir toutes les « nourritures terrestres » (j’emploie ce terme, bien qu’elle n’ait pas connu le livre de Gide), dont elle avait besoin pour vivre et survivre. C’était un îlot, comme elle le dit elle-même, où rien ne manquait pour une existence qui promettait d’être un chef-d’œuvre.
L’éducation de Sabine fut d’ordre exclusivement domestique, comme on disait autrefois. On faisait venir des professeurs à la maison. Le programme ne comportait guère de Sciences. Les Lettres y avaient une place prépondérante. On y ajoutait dessin et musique. On partait à la découverte dans les livres comme dans la nature. On ne jouait pas, du moins avec des jouets. Sabine ne connaît qu’un jeu, celui qui consiste à construire avec des mots de petits mondes à l’image du grand. Sabine Sicaud ne sut donc jamais – pas plus que son frère Claude, de deux ans plus âgé qu’elle – ce qu’était l’école, avec ses règlements, ses pupitres tailladés, son odeur de renfermé, ses cris et ses chuchotements. Les Sicaud étaient des esprits libres et cultivés, en relation de parenté ou d’amitié avec les familles les plus considérés de la région. Le père, orateur de grand talent, faisait de la politique militante aux temps héroïques du parti socialiste. C’était un intime de Jaurès avec lequel il entretenait de constants échanges épistolaires. Quant à madame Sicaud, Sabine tenait d’elle cette vivacité pétillante qui s’intéresse toujours à tout et interroge sur tout, en dépit d’une complète immobilisation. D’ailleurs du côté maternel comme du côté paternel, Sabine était la descendante d’esprits remarquables par leur activité et leur originalité. Elle avait en outre la curiosité passionnée de ses origines, et ne cessait de questionner les membres de sa famille en les prenant à part, anxieuse de comprendre son propre secret.
Dès l’âge de six ans, Sabine griffonnait de la poésie sur des agendas publicitaires, petits souvenirs de son grand-père, médecin. Les poèmes d’enfance de Sabine – on peut les considérer comme tels ceux qui sont antérieurs à l’année 1926 – expriment surtout les surprises et les émerveillements de la petite fille dans ses rencontres avec le monde végétal et animal. C’est un monde avec lequel elle se sent tout de suite unie par des liens de sympathie fraternelle, et dont elle tient à partager les joies et les peines. Entre elle et le champignon par exemple, la châtaigne, le cyclamen, la feuille de platane, le papillon, le lézard, il se produit une sorte de reconnaissance mutuelle; l’enfant se met à participer à leur destinée obscure ou brillante, à les seconder de son mieux dans leurs émouvants efforts à travers la vie et vers l’éternité. Elle est constamment en leur compagnie. Un jour que sa mère lui adressait la parole en passant, alors qu’elle se trouvait assise sur une branche basse du cèdre, Sabine la pria de s’écarter : « Laisse-moi, lui dit-elle, je suis avec le cèdre. »
À dix ans, Sabine Sicaud, ainsi que la dépeignait Anna de Noailles dans sa préface aux Poèmes d’Enfant, « offrait aux spectacles du monde un beau visage grave et tranquille comme un miroir ambré, et son œil, qui voyait exactement et curieusement toute chose, était d’une sombre liqueur rêveuse. » Ajoutons qu’elle était blonde, qu’elle tressait ses cheveux en deux longues nattes, et que la couleur de ses yeux tenait du bleu et du vert. Anna de Noailles parle en outre de l’ »habile et malicieux démon » qui lui dictait ses poèmes. Un démon sans doute, dans le sens platonicien. Quand on l’interrogeait sur ce « daïmon » Sabine riait. Écrire des poèmes pour elle, c’était aussi simple, aussi naturel que pour une fleur de donner son parfum. Elle était gaie, très amusante même, et qu’il y eût des gens qui pussent s’ennuyer lui apparaissait une monstruosité; la Solitude était un univers joyeux. Sabine aimait à voir le côté comique des choses, mais sans y mettre la moindre méchanceté. Or cela n’empêchait pas que, sous cet enjouement, dans les intervalles de cette jeune allégresse, la tristesse était là qui rôdait, suscitée par certains aspects de la vie qui n’échappaient pas aux regards de l’enfant. Aux environs de Villeneuve, par exemple, elle a visité la grotte des lépreux, dans la vallée du Gavaudun :
« Grotte des Lépreux, seuil maudit
Au bord de la falaise ocreuse… »
Sabine en est toute remuée :
« Il faudrait qu’on ne m’eût pas dit
Quel frisson parcourait jadis
Ce décor de feuilles heureuses »
Si on ne le lui eût pas dit, elle l’eût elle-même deviné.
L’imagination poétique de Sabine ne la confine pas dans les limites étroites de don « île ». Ses aspirations l’emportent vers les lointains horizons dont lui parlent cartes et estampes. Insulaire, du moins poétiquement, elle s’intéresse particulièrement à la géographie. Aussi part-elle souvent pour l’inconnu, prenant tous les chemins qui rayonnent autour de la Solitude. Ils vont quelquefois très loin pour se perdre en des pays étranges, ceux où fleurissent les fleurs merveilleuses, dont son frère sait se procurer des spécimens chez les horticulteurs de la région. Elle n’ignore pas cependant que les chemins, ou du moins leurs aboutissements, risquent de lui apporter des désillusions. Elle en comprend toutes les incertitudes, tous les dangers. C’est dans son île, en elle-même, qu’elle doit rechercher son accomplissement, et ses évasions l’y ramènent toujours :
« Mais, ô ma liberté, plus chère qu’une sœur,
C’est en moi que tu vis, sereine et sédentaire,
Pendant que les chemins font le tour de la terre. »
Car Sabine n’est pas de ces poètes qui se laissent solliciter au hasard des rencontres; elle impose sa volonté poétique à l’univers des sensations, pour les organiser selon ses lois à elle, les lois généreuses de son cœur, les lois pures de son esprit. Aussi ne cesse-t-elle de peser et de soupeser les êtres et les choses; elle les pense. Elle prend constamment des notes sur ses cahiers et ses carnets, notes qui témoignent d’une profonde et active vie philosophique, en même temps que d’une aspiration sereine à la fois et passionnée vers la perfection et l’harmonie. Deux maximes résument son éthique :
« Ne te laisse pas diminuer surtout, ni par les autres, ni par toi. »
« Seule m’attire la plus haute marche de l’escalier. Certains dorment ou jouent sur la plus basse. Qui a raison? »
Sabine a déjà pris position. Cela ne l’empêche pas, comme tout vrai penseur, de comprendre la position des autres. Si elle opte pour l’orgueil, elle se garde bien de déranger, d’humilier l’humilité. Si elle ne tient pas à la compagnie de celle-ci, ni à prendre d’elle conseils et leçons, elle cherche du moins à la comprendre. Parmi les êtres, comme parmi les choses, elle prétend opérer un choix selon les ordres qu’elle reçoit de son « démon ». Et ce qu’elle a choisi elle le fait définitivement sien :
« La main de ton ami, ferme les doigts sur elle,
Et serre-la si fort que le sang de ton cœur
Y batte avec le sien au même rythme. »
Le génie de Sabine Sicaud se développe en trois ans à peine avec une sûreté, une fermeté d’allure surprenantes. Il gagne constamment du souffle, et tout en pénétrant toujours plus profondément le réel, s’élargit vers de plus vastes perspectives, s’élève toujours plus haut pour être, hélas, bientôt à même de mesurer d’un regard plus pénétrant l’abîme où le destin va la précipiter. Tout près de la Solitude, Sabine rencontre la mort, sans d’abord en reconnaître le moindre signe. La mort s’empare d’elle avec une perfidie et des raffinements qu’on dirait intentionnels. On n’a jamais su de façon précise comment cela s’était produit. Est-ce à la suite d’un bain pris dans le Lot ou de quelque mauvaise écorchure ou piqûre? Cela commença par des douleurs à la jambe. Mal vraiment mystérieux, et qui lentement, inexorablement, envahissait le corps en le suppliciant. La médecine restait impuissante, et Sabine crie, se conformant ainsi à la loi de la nature. Elle a besoin, dit-elle, « de crier jusqu’au bout de ce qu’on peut crier, » et c’est de sa part une résistance acharnée contre le néant. Elle qui pensait toujours à la santé des autres, des pauvres êtres à l’existence précaire, continuellement menacée, elle ne savait pas encore, la pure et joyeuse Sabine, qu’elle était mortelle.
Sabine Sicaud était entrée dans sa seizième année lorsqu’elle est morte ainsi martyrisée, le 12 juillet 1928. En 1924 elle avait reçu la consécration du « Jasmin d’Argent », concours présidé par Marcel Prévost; en 1925 celle des Jeux Floraux de France, présidés par Anna de Noailles et Jean Richepin.
Dans les courts moments de rémission que lui accordait la souffrance, Sabine écrivait ces poèmes déchirants que l’on trouvera à la fin du présent recueil, et qui attestent que, les merveilleuses promesses de son enfance, elle était prête à les tenir de façon souveraine.
François Millepierres
La publication du présent recueil, au trentième anniversaire de sa mort, s’imposait donc à la fois pour donner satisfaction au public et pour apporter à l’enfant-poète une première consécration de la postérité. On trouvera dans ce recueil, avec un choix de poèmes déjà parus, un grand nombre d’inédits – entre autres ceux qui appartiennent à la période particulièrement émouvante de la maladie – et aussi quelques « feuilles de carnet » rapides notations de sa pensée poétique.
Sabine Sicaud est née le 23 février 1913 à la Solitude, propriété de ses parents aux portes de Villeneuve-sur-Lot. Cette Solitude doit son nom à ce qu’elle était anciennement le domaine d’un prieuré. On y pénètre par une avenue de vénérables platanes qui croisent très haut leurs branches en une « longue cathédrale verte », comme l’écrivait elle-même Sabine. On aboutit à une petite gentilhommière, composée d’un corps central flanqué de deux ailes avec tours carrés à toitures pyramidales couvertes de tuiles plates. La lierre et la vigne vierge en tapissent les murs. À l’intérieur, tout ce qu’il faut, du moins tout ce qui suffisait autrefois, pour vivre heureux et commodément, y compris une de ces bibliothèques grâce auxquelles il est permis de défier les pluies et les ennuis.
Quand on a traversé la maison de part en part à travers un vestibule orné de vieilles gravures et d’armes exotiques, de papillons et de coquillages, on se trouve de plain-pied dans le parc; petit parc, mais profond et mystérieux, tant il est bien composé et planté d’essences diverses et curieuses, des arbres de tous continents : cèdres, séquoias, magnolias, arbres de Judée, bambous et palmiers. Mais il y a aussi l’allée des doux tilleuls propice au rythme de la balançoire et le petit ruisseau chantonnant qui tombe en cascade dans un lac en réduction; une grotte également pour les méditations, sans oublier un vrai menhir transplanté là par un aïeul qui avait la passion des pierres.
Dès l’éveil de sa conscience Sabine comprit ce que la Solitude était pour elle : un microcosme auquel elle était organiquement liée. La Solitude allait lui fournir toutes les « nourritures terrestres » (j’emploie ce terme, bien qu’elle n’ait pas connu le livre de Gide), dont elle avait besoin pour vivre et survivre. C’était un îlot, comme elle le dit elle-même, où rien ne manquait pour une existence qui promettait d’être un chef-d’œuvre.
L’éducation de Sabine fut d’ordre exclusivement domestique, comme on disait autrefois. On faisait venir des professeurs à la maison. Le programme ne comportait guère de Sciences. Les Lettres y avaient une place prépondérante. On y ajoutait dessin et musique. On partait à la découverte dans les livres comme dans la nature. On ne jouait pas, du moins avec des jouets. Sabine ne connaît qu’un jeu, celui qui consiste à construire avec des mots de petits mondes à l’image du grand. Sabine Sicaud ne sut donc jamais – pas plus que son frère Claude, de deux ans plus âgé qu’elle – ce qu’était l’école, avec ses règlements, ses pupitres tailladés, son odeur de renfermé, ses cris et ses chuchotements. Les Sicaud étaient des esprits libres et cultivés, en relation de parenté ou d’amitié avec les familles les plus considérés de la région. Le père, orateur de grand talent, faisait de la politique militante aux temps héroïques du parti socialiste. C’était un intime de Jaurès avec lequel il entretenait de constants échanges épistolaires. Quant à madame Sicaud, Sabine tenait d’elle cette vivacité pétillante qui s’intéresse toujours à tout et interroge sur tout, en dépit d’une complète immobilisation. D’ailleurs du côté maternel comme du côté paternel, Sabine était la descendante d’esprits remarquables par leur activité et leur originalité. Elle avait en outre la curiosité passionnée de ses origines, et ne cessait de questionner les membres de sa famille en les prenant à part, anxieuse de comprendre son propre secret.
Dès l’âge de six ans, Sabine griffonnait de la poésie sur des agendas publicitaires, petits souvenirs de son grand-père, médecin. Les poèmes d’enfance de Sabine – on peut les considérer comme tels ceux qui sont antérieurs à l’année 1926 – expriment surtout les surprises et les émerveillements de la petite fille dans ses rencontres avec le monde végétal et animal. C’est un monde avec lequel elle se sent tout de suite unie par des liens de sympathie fraternelle, et dont elle tient à partager les joies et les peines. Entre elle et le champignon par exemple, la châtaigne, le cyclamen, la feuille de platane, le papillon, le lézard, il se produit une sorte de reconnaissance mutuelle; l’enfant se met à participer à leur destinée obscure ou brillante, à les seconder de son mieux dans leurs émouvants efforts à travers la vie et vers l’éternité. Elle est constamment en leur compagnie. Un jour que sa mère lui adressait la parole en passant, alors qu’elle se trouvait assise sur une branche basse du cèdre, Sabine la pria de s’écarter : « Laisse-moi, lui dit-elle, je suis avec le cèdre. »
À dix ans, Sabine Sicaud, ainsi que la dépeignait Anna de Noailles dans sa préface aux Poèmes d’Enfant, « offrait aux spectacles du monde un beau visage grave et tranquille comme un miroir ambré, et son œil, qui voyait exactement et curieusement toute chose, était d’une sombre liqueur rêveuse. » Ajoutons qu’elle était blonde, qu’elle tressait ses cheveux en deux longues nattes, et que la couleur de ses yeux tenait du bleu et du vert. Anna de Noailles parle en outre de l’ »habile et malicieux démon » qui lui dictait ses poèmes. Un démon sans doute, dans le sens platonicien. Quand on l’interrogeait sur ce « daïmon » Sabine riait. Écrire des poèmes pour elle, c’était aussi simple, aussi naturel que pour une fleur de donner son parfum. Elle était gaie, très amusante même, et qu’il y eût des gens qui pussent s’ennuyer lui apparaissait une monstruosité; la Solitude était un univers joyeux. Sabine aimait à voir le côté comique des choses, mais sans y mettre la moindre méchanceté. Or cela n’empêchait pas que, sous cet enjouement, dans les intervalles de cette jeune allégresse, la tristesse était là qui rôdait, suscitée par certains aspects de la vie qui n’échappaient pas aux regards de l’enfant. Aux environs de Villeneuve, par exemple, elle a visité la grotte des lépreux, dans la vallée du Gavaudun :
« Grotte des Lépreux, seuil maudit
Au bord de la falaise ocreuse… »
Sabine en est toute remuée :
« Il faudrait qu’on ne m’eût pas dit
Quel frisson parcourait jadis
Ce décor de feuilles heureuses »
Si on ne le lui eût pas dit, elle l’eût elle-même deviné.
L’imagination poétique de Sabine ne la confine pas dans les limites étroites de don « île ». Ses aspirations l’emportent vers les lointains horizons dont lui parlent cartes et estampes. Insulaire, du moins poétiquement, elle s’intéresse particulièrement à la géographie. Aussi part-elle souvent pour l’inconnu, prenant tous les chemins qui rayonnent autour de la Solitude. Ils vont quelquefois très loin pour se perdre en des pays étranges, ceux où fleurissent les fleurs merveilleuses, dont son frère sait se procurer des spécimens chez les horticulteurs de la région. Elle n’ignore pas cependant que les chemins, ou du moins leurs aboutissements, risquent de lui apporter des désillusions. Elle en comprend toutes les incertitudes, tous les dangers. C’est dans son île, en elle-même, qu’elle doit rechercher son accomplissement, et ses évasions l’y ramènent toujours :
« Mais, ô ma liberté, plus chère qu’une sœur,
C’est en moi que tu vis, sereine et sédentaire,
Pendant que les chemins font le tour de la terre. »
Car Sabine n’est pas de ces poètes qui se laissent solliciter au hasard des rencontres; elle impose sa volonté poétique à l’univers des sensations, pour les organiser selon ses lois à elle, les lois généreuses de son cœur, les lois pures de son esprit. Aussi ne cesse-t-elle de peser et de soupeser les êtres et les choses; elle les pense. Elle prend constamment des notes sur ses cahiers et ses carnets, notes qui témoignent d’une profonde et active vie philosophique, en même temps que d’une aspiration sereine à la fois et passionnée vers la perfection et l’harmonie. Deux maximes résument son éthique :
« Ne te laisse pas diminuer surtout, ni par les autres, ni par toi. »
« Seule m’attire la plus haute marche de l’escalier. Certains dorment ou jouent sur la plus basse. Qui a raison? »
Sabine a déjà pris position. Cela ne l’empêche pas, comme tout vrai penseur, de comprendre la position des autres. Si elle opte pour l’orgueil, elle se garde bien de déranger, d’humilier l’humilité. Si elle ne tient pas à la compagnie de celle-ci, ni à prendre d’elle conseils et leçons, elle cherche du moins à la comprendre. Parmi les êtres, comme parmi les choses, elle prétend opérer un choix selon les ordres qu’elle reçoit de son « démon ». Et ce qu’elle a choisi elle le fait définitivement sien :
« La main de ton ami, ferme les doigts sur elle,
Et serre-la si fort que le sang de ton cœur
Y batte avec le sien au même rythme. »
Le génie de Sabine Sicaud se développe en trois ans à peine avec une sûreté, une fermeté d’allure surprenantes. Il gagne constamment du souffle, et tout en pénétrant toujours plus profondément le réel, s’élargit vers de plus vastes perspectives, s’élève toujours plus haut pour être, hélas, bientôt à même de mesurer d’un regard plus pénétrant l’abîme où le destin va la précipiter. Tout près de la Solitude, Sabine rencontre la mort, sans d’abord en reconnaître le moindre signe. La mort s’empare d’elle avec une perfidie et des raffinements qu’on dirait intentionnels. On n’a jamais su de façon précise comment cela s’était produit. Est-ce à la suite d’un bain pris dans le Lot ou de quelque mauvaise écorchure ou piqûre? Cela commença par des douleurs à la jambe. Mal vraiment mystérieux, et qui lentement, inexorablement, envahissait le corps en le suppliciant. La médecine restait impuissante, et Sabine crie, se conformant ainsi à la loi de la nature. Elle a besoin, dit-elle, « de crier jusqu’au bout de ce qu’on peut crier, » et c’est de sa part une résistance acharnée contre le néant. Elle qui pensait toujours à la santé des autres, des pauvres êtres à l’existence précaire, continuellement menacée, elle ne savait pas encore, la pure et joyeuse Sabine, qu’elle était mortelle.
Sabine Sicaud était entrée dans sa seizième année lorsqu’elle est morte ainsi martyrisée, le 12 juillet 1928. En 1924 elle avait reçu la consécration du « Jasmin d’Argent », concours présidé par Marcel Prévost; en 1925 celle des Jeux Floraux de France, présidés par Anna de Noailles et Jean Richepin.
Dans les courts moments de rémission que lui accordait la souffrance, Sabine écrivait ces poèmes déchirants que l’on trouvera à la fin du présent recueil, et qui attestent que, les merveilleuses promesses de son enfance, elle était prête à les tenir de façon souveraine.
François Millepierres
Re: Préface de François Millepierres pour "Les Poèmes de Sabine Sicaud"
La Solitude
Solitude... Pour vous cela veut dire seul,
Pour moi - qui saura me comprendre ?
Cela veut dire : vert, vert dru, vivace tendre,
Vert platane, vert calycanthe, vert tilleul.
Mot vert. Silence vert. Mains vertes
De grands arbres penchés, d'arbustes fous ;
Doigts mêlés de rosiers, de lauriers, de bambous,
Pieds de cèdres âgés où se concertent
Les bêtes à Bon Dieu ; rondes alertes
De libellules sur l'eau verte...
Dans l'eau, reflets de marronniers,
D'ifs bruns, de vimes blonds, de longues menthes
Et de jeune cresson ; flaques dormantes
Et courants vifs où rament les " meuniers " ;
Rainettes à ressort et carpes vénérables ;
Martin-pêcheur... En mars, étoiles de pruniers,
De poiriers, de pommiers ; grappes d'érables.
En mai, la fête des ciguës,
Celle des boutons d'or : splendeur des prés.
Clochers blancs des yuccas, lances aiguës
Et tiges douces, chèvrefeuille aux brins serrés,
Vigne-vierge aux bras lourds chargés de palmes,
Et toujours, et partout, fraîche, luisante, calme,
L'invasion du lierre à petits flots lustrés
Gagnant le mur des cours, les carreaux des fenêtres,
Les toits des pavillons vainement retondus...
Lierre nouant au front du chêne, au cou du hêtre,
Ses bouquets de grains noirs comme un piège tendu
A la grive hésitante ; vert royaume
Des merles en habit - royaume qui s'étend
Ainsi que dans un parc de Florence ou de Rome
En nappes d'émeraude et cordages flottants...
Lierre de cette allée au porche de lumière
Dont les platanes séculaires, chaque été,
Font une longue cathédrale verte - lierre
De la grotte en rocaille où dorment abrités
Chaque hiver, les callas et les cactus fragiles ;
Housse, que la poussière blanche de la ville
Givre à peine les soirs de très grand vent - pour moi,
Vert obligé des vieilles pierres,
Des arbres vieux, des toits qui penchent, des vieux toits -
Un château ? Non, Madame, une gentilhommière,
Un ermitage vert qui sent les bois, le foin,
Où les bruits de la route arrivent d'assez loin
Pour n'être plus qu'une musique en demi-teintes.
Un train sur le talus se hâte avec des plaintes,
Mais l'horizon tout rose et mauve qu'il rejoint
Transpose le voyage en couleurs de légende.
On regarde un instant vers ces trains qui s'en vont
Traînant leur barbe grise - et c'est vrai qu'ils répandent
Un peu de nostalgie au fil de l'été blond...
Mais le jazz des moineaux fait rage dans les feuilles,
Les pigeons blancs s'exaltent, le cyprès
Est la tour enchantée où des notes s'effeuillent
Autour du rossignol. Du pré,
Monte la fièvre des grillons, des sauterelles,
Toutes les herbes ont des pattes, ont des ailes -
Et l'Âne et le Cheval de la Fable sont là
Et Chantecler se joue en grand gala
Jour et nuit dans la cour où des plumes voltigent.
Au clair de l'eau, c'est l'éternel prodige
Du têtard de velours devenu crapaud d'or,
De la voix de cristal parmi les râpes neuves
D'innombrables grenouilles. Le chat dort.
Dickette-chien s'affaire - et sur leur tête pleuvent
Des pastilles de lune ou de soleil brûlant.
S'il pleut vraiment, la pluie à pleins seaux ruisselants
S'éparpille de même aux doigts verts qui l'arrêtent.
Un tilleul, des bambous. L'abri vert du poète,
Du vert, comprenez-vous ? Pour qu'aux vieilles maisons
Rien ne blesse les yeux sous leurs paupières lasses.
Douceur de l'arbre, de la mousse, du gazon...
Vous dites : Solitude ? Ah ! dans l'heure qui passe,
Est-il rien de vivant plus vivant qu'un jardin,
De plus mystérieux, parfumé, dru, tenace,
Et peuplé - si peuplé qu'il arrive soudain
Qu'on y discourt avec mille petits génies
Sortis l'on ne sait d'où, comme chez Aladin.
Un mot vert... Qui dira la fraîcheur infinie
D'un mot couleur de sève et de source et de l'air
Qui baigne une maison depuis toujours la vôtre,
Un mot désert peut-être et desséché pour d'autres,
Mais pour soi, familier, si proche, tendre, vert
Comme un îlot, un cher îlot dans l'univers ?...
(In Les Poèmes de Sabine Sicaud, Paris, Stock, 1958)
Solitude... Pour vous cela veut dire seul,
Pour moi - qui saura me comprendre ?
Cela veut dire : vert, vert dru, vivace tendre,
Vert platane, vert calycanthe, vert tilleul.
Mot vert. Silence vert. Mains vertes
De grands arbres penchés, d'arbustes fous ;
Doigts mêlés de rosiers, de lauriers, de bambous,
Pieds de cèdres âgés où se concertent
Les bêtes à Bon Dieu ; rondes alertes
De libellules sur l'eau verte...
Dans l'eau, reflets de marronniers,
D'ifs bruns, de vimes blonds, de longues menthes
Et de jeune cresson ; flaques dormantes
Et courants vifs où rament les " meuniers " ;
Rainettes à ressort et carpes vénérables ;
Martin-pêcheur... En mars, étoiles de pruniers,
De poiriers, de pommiers ; grappes d'érables.
En mai, la fête des ciguës,
Celle des boutons d'or : splendeur des prés.
Clochers blancs des yuccas, lances aiguës
Et tiges douces, chèvrefeuille aux brins serrés,
Vigne-vierge aux bras lourds chargés de palmes,
Et toujours, et partout, fraîche, luisante, calme,
L'invasion du lierre à petits flots lustrés
Gagnant le mur des cours, les carreaux des fenêtres,
Les toits des pavillons vainement retondus...
Lierre nouant au front du chêne, au cou du hêtre,
Ses bouquets de grains noirs comme un piège tendu
A la grive hésitante ; vert royaume
Des merles en habit - royaume qui s'étend
Ainsi que dans un parc de Florence ou de Rome
En nappes d'émeraude et cordages flottants...
Lierre de cette allée au porche de lumière
Dont les platanes séculaires, chaque été,
Font une longue cathédrale verte - lierre
De la grotte en rocaille où dorment abrités
Chaque hiver, les callas et les cactus fragiles ;
Housse, que la poussière blanche de la ville
Givre à peine les soirs de très grand vent - pour moi,
Vert obligé des vieilles pierres,
Des arbres vieux, des toits qui penchent, des vieux toits -
Un château ? Non, Madame, une gentilhommière,
Un ermitage vert qui sent les bois, le foin,
Où les bruits de la route arrivent d'assez loin
Pour n'être plus qu'une musique en demi-teintes.
Un train sur le talus se hâte avec des plaintes,
Mais l'horizon tout rose et mauve qu'il rejoint
Transpose le voyage en couleurs de légende.
On regarde un instant vers ces trains qui s'en vont
Traînant leur barbe grise - et c'est vrai qu'ils répandent
Un peu de nostalgie au fil de l'été blond...
Mais le jazz des moineaux fait rage dans les feuilles,
Les pigeons blancs s'exaltent, le cyprès
Est la tour enchantée où des notes s'effeuillent
Autour du rossignol. Du pré,
Monte la fièvre des grillons, des sauterelles,
Toutes les herbes ont des pattes, ont des ailes -
Et l'Âne et le Cheval de la Fable sont là
Et Chantecler se joue en grand gala
Jour et nuit dans la cour où des plumes voltigent.
Au clair de l'eau, c'est l'éternel prodige
Du têtard de velours devenu crapaud d'or,
De la voix de cristal parmi les râpes neuves
D'innombrables grenouilles. Le chat dort.
Dickette-chien s'affaire - et sur leur tête pleuvent
Des pastilles de lune ou de soleil brûlant.
S'il pleut vraiment, la pluie à pleins seaux ruisselants
S'éparpille de même aux doigts verts qui l'arrêtent.
Un tilleul, des bambous. L'abri vert du poète,
Du vert, comprenez-vous ? Pour qu'aux vieilles maisons
Rien ne blesse les yeux sous leurs paupières lasses.
Douceur de l'arbre, de la mousse, du gazon...
Vous dites : Solitude ? Ah ! dans l'heure qui passe,
Est-il rien de vivant plus vivant qu'un jardin,
De plus mystérieux, parfumé, dru, tenace,
Et peuplé - si peuplé qu'il arrive soudain
Qu'on y discourt avec mille petits génies
Sortis l'on ne sait d'où, comme chez Aladin.
Un mot vert... Qui dira la fraîcheur infinie
D'un mot couleur de sève et de source et de l'air
Qui baigne une maison depuis toujours la vôtre,
Un mot désert peut-être et desséché pour d'autres,
Mais pour soi, familier, si proche, tendre, vert
Comme un îlot, un cher îlot dans l'univers ?...
(In Les Poèmes de Sabine Sicaud, Paris, Stock, 1958)
Re: Préface de François Millepierres pour "Les Poèmes de Sabine Sicaud"
Marcek...moi je retens surtout de cette préface ,ceci:
" Écrire des poèmes pour elle, c’était aussi simple, aussi naturel que pour une fleur de donner son parfum."
C'est magnifique..on aimerait tant en faire autant.
De plus...le poèmes n'est pas en reste...une pure merveille.
Quand on sait qu'il s'agit d'une enfant...on reste pratiquement muet de stupéfaction!
Je dois reconnaître que j'ai dû lire et relire le tout mais ca valaît la peine...vraiment!
" Écrire des poèmes pour elle, c’était aussi simple, aussi naturel que pour une fleur de donner son parfum."
C'est magnifique..on aimerait tant en faire autant.
De plus...le poèmes n'est pas en reste...une pure merveille.
Quand on sait qu'il s'agit d'une enfant...on reste pratiquement muet de stupéfaction!
Je dois reconnaître que j'ai dû lire et relire le tout mais ca valaît la peine...vraiment!
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Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté.
(Confucius)
Re: Préface de François Millepierres pour "Les Poèmes de Sabine Sicaud"
Salut Marcek!
Je ne me lasse pas de revoir ces belles photos prises lors de ton expédition avec Sissou, ta cousine Danielle et ton chéri!
Plus d'une année déjà s'est écoulée, et pourtant, pour moi, c'était hier.
Je ne me lasse pas de revoir ces belles photos prises lors de ton expédition avec Sissou, ta cousine Danielle et ton chéri!
Plus d'une année déjà s'est écoulée, et pourtant, pour moi, c'était hier.

Guy Rancourt-

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Date d'inscription: 07/11/2008
Re: Préface de François Millepierres pour "Les Poèmes de Sabine Sicaud"
Je suis aussi en admiration devant cette jeune fille, ravie si jeune à ce talent prometteur de merveilles... ainsi va la vie, hélas !
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"La poésie est l'instantané d'une illumination" (Pierre Emmanuel)
Bien amicalement.
Mona
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